Seine-Maritime : une église du XIe siècle rasée dans l’indifférence générale

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Force est de constater que lorsqu’une église flambe, tout le monde s’en émeut, mais lorsqu’elle est démolie, c’est la loi du silence.

L’église de Puisenval n’est plus qu’un souvenir. En temps normal, nous nous heurtons au mépris du XIXe siècle, siècle maudit pour une architecture jugée sans intérêt pour les grands faiseurs du patrimoine. Or, dans le cas de l’église Saint-Nicolas, c’est une église romane qui a disparu du paysage.

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En « investigant » un peu, on se rend compte qu’elle était officiellement à l’abandon et désacralisée depuis près de 50 ans. Mais pourquoi donc personne ne s’est ému de cette situation avant qu’il ne soit trop tard ? Pourquoi les « grandes associations » de sauvegarde du patrimoine n’ont rien tenté, à l’époque où il était encore possible d’agir ? Effectivement, n’est pas Notre-Dame qui veut et, donc, l’édifice a dû être jugé trop modeste pour ne pas être sauvé. Nous avons pourtant perdu là un élément remarquable du « petit patrimoine » Normand, car on ne peut pas dire qu’à chaque coin de rue l’on puisse croiser un témoin de l’architecture romane.

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Il ne servira à rien de « pleurnicher » sur la mémoire de l’église Saint-Nicolas, puisque cela fait au moins deux ans semble-t-il, que les pelleteuses ont fait leur œuvre.

Mais nous pouvons une fois encore relancer le débat sur le devenir de tous ces édifices à l’abandon et pour lesquels les élus ont peu d’empathie. Mettre de l’argent public dans la restauration d’une modeste église romane ? Hors de question ! Les pelleteuses étaient donc l’unique solution ? Non et non ! Avec un minimum de volonté et d’idées, offrir une nouvelle destination à cette église était possible, même pour une minuscule commune. Et puis, il existe toujours la solution ultime de la vente à un privé. Mais cette idée ne vient que rarement jusqu’aux cerveaux des démolisseurs. Pourtant, c’est une vraie solution qui permet d’assurer l’avenir d’un édifice et qui permet surtout de ne pas dépenser un centime d’argent public, car n’oublions jamais qu’une démolition à un coût.

Dans sa « Guerre aux démolisseurs », Victor Hugo commence par : « Il suffirait d’une loi, qu’on la fasse. » Et si presque deux cent ans après la publication de cette petite phrase, il était venu le temps de faire une loi pour freiner l’hémorragie ? Il suffirait de rendre obligatoire la mise en vente des édifices « encombrants » des communes à des privés pendant une durée d’un an. Nous éviterions ainsi bien des démolitions. Certes, tous ne trouveraient pas preneurs, mais au moins ils auraient eu une chance d’avoir un avenir.

Enfin, il est bien trop tard pour notre pauvre église Saint-Nicolas. Nous remercions infiniment Franck Lemarchand qui nous a alerté. Au moins cet article va-t-il permettre d’actualiser le statut de l’édifice, qui ne figure pas parmi les édifices démolis ni sur le site du Diocèse de Rouen, ni même sur le site de l’Observatoire du Patrimoine Religieux.

Un de nos contacts a appelé la mairie aujourd’hui, qui ne semblait pas très disposée à donner des renseignements détaillés concernant « une vieille affaire ». Nous savons juste que certains éléments auraient été transférés aux archives de Rouen. S’il s’agit des boiseries peintes, il serait peut-être judicieux de les faire restaurer. Quant à la tombe du prêtre et à la peinture murale, nous craignons fort qu’elles aient fini en poussière.

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Nous terminons avec le témoignage de Franck Lemarchand, qui honore une dernière fois la mémoire perdue de l’église Saint-Nicolas de Puisenval.

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Franck Lemarchand est un passionné de 41 ans habitant le village de Cressy. Dès son plus jeune âge, le Cauchois est d’abord passionné par l’histoire et le patrimoine de son cher village, pour lequel il a été un élu acharné. Puis, sa passion va s’ouvrir à l’ensemble du département de la Seine-Maritime. A force de lectures, de recherches sur les villages, et notamment sur les communes disparues, Franck Lemarchand a acquis de nombreuses connaissances sur ce qui fait la richesse de nos campagnes. Il est toujours excité d’apprendre de nouvelles données et anecdotes sur ce que nos ancêtres ont bâti avec goût et élégance.

Puisenval est un petit village de 26 habitants situé dans le Talou, au nord-est du département de la Seine-Maritime. Cette commune est la moins peuplée du département. Il y a près de 20 ans en sillonnant la Seine-Maritime de villages en villages, j’ai voulu découvrir le petit village blotti dans un vallon, à l’ombre de hautes collines verdoyantes.

J’ai été agréablement surpris de découvrir la charmante église Saint-Nicolas des XIè et XVIIIè siècles, édifice qui sentait bon les vieilles églises bâties en tuf et en silex. Je m’étais alors épris d’un profond attachement pour la vénérable vieille Dame. Pénétrant dans l’église, mon profond respect s’est renforcé à la vue du riche et rare mobilier. Devant mes yeux émerveillés, tel un enfant, l’histoire de Puisenval s’offrait à moi.

La tour-clocher, beau corps carré bâti en tuf et en grès ferrugineux de Hodeng, était à lui seul un monument. Il était le gardien des âmes des habitants depuis 1000 ans. Quelle merveille !

Lors de ma visite, l’église isolée était déjà désaffectée depuis plus de 40 ans, mais son état permettait encore d’envisager une sauvegarde.

L’église renfermait une litre funéraire, un autel, une dalle tumulaire en marbre et pierre datant de l’an 1700. Cette dalle, située dans le chœur, représentait un prêtre revêtu de la chasuble antique. Elle était celle de l’abbé Pierre Brasseur, curé du lieu. L’église renfermait aussi de vieilles statues ainsi que de belles peintures sur bois. Le clocher supportait une cloche de l’an 1628.

Un véritable trésor qui donc était en sursis faute de moyens financiers pour une commune de cette taille.

J’ai décidé alors d’informer l’association Sauvegarde de l’Art français et proposé à la mairie de monter un dossier pour la sauvegarde de l’édifice. Malheureusement, cette dernière n’a pas voulu donner suite.

C’est un fait, des communes de cette taille, au budget très restreint, n’ont pas les moyens financiers de supporter seules ce type de patrimoine. Nous le comprenons. Malgré tout, il existe d’autres pistes pour sauver notre patrimoine : associations, subventions publiques, mécénat… Quand on veut, on peut ! Il suffit simplement que les élus aient la force de se dire que le patrimoine, telle l’église de Puisenval, présente depuis un millénaire, ne leur appartient pas, mais appartient au bien commun, à l’histoire de nous tous.

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Je suis retourné à Puisenval le 12 novembre 2021 pour revoir ma chère église. Un sentiment de frayeur m’envahit en ne voyant plus le clocher dans le paysage. En arrivant sur le site, je me suis aperçu que la vénérable église toute entière avait été rasée ! La tour-clocher aux murs épais n’a même pas été sauvée. Je me suis mis à pleurer sur ce triste sort, dans l’indifférence totale de tous ! Quel gâchis ! J’espère juste que le mobilier de l’intérieur de l’église a été sauvé de la destruction, car il était la seule richesse du village de Puisenval, et lui apportait toute sa dignité.

Ayant parcouru cette partie du Talou, j’ai été effrayé par la dégradation lente mais sûre de beaucoup d’églises et de chapelles, oubliées du monde « moderne ». Ce patrimoine rural doit être une priorité pour les pouvoirs publics, et doit même être une cause nationale. Lorsque ces édifices, témoins de notre héritage et du savoir-faire de nos ancêtres, auront disparu faute d’argent, de méconnaissance ou de désintérêt, la France aura alors perdu son âme.

Si nous ne nous réveillons pas, le futur de nos villages risque fortement d’être sans intérêt.


Crédits photographiques : Franck Lemarchand