Manifeste pour la sauvegarde du patrimoine funéraire français

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En ce début du mois de novembre, le patrimoine funéraire est à l’honneur. Mais c’est toute l’année qu’il devrait retenir notre attention. Voici encore un brillant article d’Éric Sergent, membre très actif de notre toute jeune Commission Nationale de Sauvegarde du Patrimoine Funéraire.
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Nous rappelons que cette commission a été créée dans le but de rassembler tous ceux qui œuvrent pour la préservation et la valorisation de ce patrimoine souvent mal identifié et surtout, oublié.

PORTRAIT ERIC COMMISSION
Eric Sergent est diplômé de Sciences Po Lyon et d'un master 2 en histoire de l'art de l'Université Lumière Lyon 2. Il est actuellement doctorant en histoire de l’art du XIXe siècle à l’Université Lumière Lyon 2 (LARHRA-UMR5190) et prépare une thèse de doctorat consacrée à l’art funéraire de la seconde moitié du XIXe siècle à Paris, Lyon et Dijon. Ses recherches portent de manière générale sur l’histoire de la sculpture et du monument public au XIXe siècle, en lien avec l’histoire des mémoires et l’histoire culturelle. Il est l’auteur d’une monographie consacrée au statuaire Paul Gasq (2018) et a publié deux ouvrages intitulés 1870-1871, souvenirs d’une défaite (2020) et « Passants, ne les oubliez pas » La mémoire de la guerre de 1870-1871 en pays nuiton (2021) aux Éditions Universitaires de Dijon.

Les cimetières sont, semble-t-il, à la mode. Peut-être les confinements successifs ont-ils donné à ces grands espaces ouverts au cœur des villes un regain de vitalité et d’intérêt, grâce aux promenades qu’ils offraient aux citadins durant les mois difficiles. Par ailleurs, au temps des réseaux sociaux omniprésents, les tombeaux des notables des villes et les allées ombragées des cimetières offrent, il faut le reconnaître, des sujets particulièrement photogéniques.

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Mais, quelques semaines après les Journées Européennes du Patrimoine 2021, ce n’est pas le côté fascinant et esthétiquement agréable, voire rassurant, du patrimoine funéraire dont il sera ici question. C’est plutôt l’« envers du décor » : soumettre au public quelques pistes de réflexion sur la réalité, l’entretien et le futur de ce patrimoine en grand danger. Si les réseaux sociaux, la presse et les livres illustrés donnent de belles images de ces tombeaux du XIXe siècle, il s’agit de montrer ici ce que l’on cache, que l’on s’efforce d’oublier dans ces publications nombreuses : statues cassées ou bas-reliefs dégradés, œuvres volées, vitraux brisés, chapelles effondrées, tombeaux à l’abandon… En espérant que ces quelques lignes et photographies aident à une prise de conscience collective sur les dangers qui menacent les cimetières français.

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En 2012 déjà, Véronique Belle, chercheuse à l’Inventaire général du patrimoine culturel du Rhône, écrivait un article intitulé « Patrimoine funéraire : pour que les regrets ne soient pas éternels ». Les constats qu’elle dressait et les études qu’elle encourageait peuvent être renouvelés aujourd’hui car, bien qu’un sursaut semble être ressenti depuis quelques années, ce patrimoine fragile fait face à une urgence.

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La face la plus visible de ce phénomène dramatique de disparition d’un patrimoine méconnu se lit sans doute dans la sculpture. En effet, installés sur les tombeaux, les statues, bustes, médaillons, hauts- ou bas-reliefs souffrent d’abord des intempéries. La pluie, le vent, les changements de température détériorent, parfois rapidement en raison de la faible qualité de certains matériaux, ces œuvres. Pour certaines, il est déjà trop tard : les médaillons de terre cuite ou de plâtre cités dans des inventaires du XIXe siècle ont, pour la plupart, disparu depuis longtemps. Mais pour les sculptures encore en place, il est possible d’agir. Photographier, étudier, commenter, publier sur ces œuvres et les artistes qui les ont exécutées permet parfois d’obtenir une forme de protection, voire de restauration. L’installation de vitres protectrices sur les reliefs du monument du général Foy par David d’Angers au cimetière du Père-Lachaise a sauvé ces œuvres de grande qualité d’une destruction certaine. Pour d’autres, en plein air, le temps a passé et a laissé ses traces. Combien de reliefs sont devenus illisibles du fait de l’érosion de la pierre par le ruissellement des eaux de pluie ; combien de statues se retrouvent sans bras, voire sans tête ; combien de bustes gisent sur le sol des chapelles, parfois en morceaux, au milieu des immondices ?

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Le temps et les conditions climatiques ne sont cependant pas le seul danger qui rôde sur la statuaire des cimetières. Le vandalisme et le vol sont une menace de chaque instant. Bien que celle-ci ne soit pas récente, elle accentue la disparition des œuvres, essentiellement les bronzes, revendus ensuite, pour la signature ou, plus prosaïquement, le prix du matériau… Ces pratiques, en outre, ne sont pas sans conséquences pour les monuments qui, souvent, sont sauvagement mutilés. Les graffitis et les marques d’affection envers les œuvres ne sont pas, elles non plus, anodines, en témoigne le tombeau d’Oscar Wilde au cimetière du Père-Lachaise qui, couvert de baisers au rouge à lèvres, a dû être protégé derrière une haute enceinte de verre.

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Mentionnons également rapidement les menaces particulières qui pèsent sur la fonte, ce matériau si délaissé aujourd’hui et pourtant si prisé pour l’ornement des tombes du XIXe siècle. Combien de croix renversées ou brisées, d’entourages de tombes simplement éliminés, de jardinières volées ? Ces ornements, plus modestes que la grande statuaire des cimetières urbains, est pourtant un marqueur et un témoignage du rapport à la mort et à la religion des siècles passés. Si elle disparaît totalement, c’est une partie de ce patrimoine funéraire qui partira avec elle.

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La sculpture n’est pas seule en danger au cimetière. Les vitraux, d’une nature plus fragile, sont dans un état de péril plus préoccupant encore. Aucune étude complète sur le sujet n’existe, bien que quelques articles informent sur la qualité et la richesse de ces vitraux funéraires. Ces œuvres, qui vont de la petite composition ornementale polylobée à la grande verrière qui ne dénoterait pas dans une église, risquent à tout moment de disparaître. Bon nombre sont déjà perdus pour toujours, effondrés sous leur propre poids, brisés par les mouvements de l’architecture du monument qui les abrite, victimes de chutes de branches ou de vandales. S’ils n’ont pas totalement disparu, ils sont souvent cassés, laissant apparaître des trous béants, qui prédisent l’avenir sombre qui attend ces compositions lumineuses et colorées. De même, combien de temps encore pourrons-nous regarder ces visages depuis longtemps disparus, fixés sur l’émail, portraits aussi fragiles que rares et qui inéluctablement s’effacent…

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Les monuments eux-mêmes, enfin, ne sont pas épargnés. Combien de croix brisés et gisant au sol, de dalles fendues, de chapelles effondrées ou parfois étayées ou sanglées pour tenter de retarder l’inexorable processus de destruction en cours, de caveaux béants et de monuments profanés ? La qualité des matériaux, les conditions climatiques et en particulier les infiltrations d’eau, ainsi que les vandalismes – qui parfois tournent au pillage et au saccage –, expliquent la majorité de ces situations dramatiques. Les chapelles, forcées et vidées, ouvertes à tous les vents, deviennent des poubelles où s’accumulent les détritus et les restes de pots de fleurs, des tags – au caractère parfois antisémite ou raciste nettement marqué – habillent honteusement ces monuments, l’eau y pénètre et remplit peu à peu son office. Un jour, le monument s’effondre. Il est trop tard. A la liste de ces périls s’ajoute la triste « reprise administrative » des tombeaux dits « en état d’abandon », qui menace de destruction – et qui détruit parfois – des chefs-d’œuvre de l’art funéraire.

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Si nous voulons pouvoir encore, à l’avenir, déambuler parmi les tombeaux du XIXe et du XXe siècle ; si nous souhaitons connaître une part importante de la statuaire des siècles passés et une forme originale d’expression architecturale ; si nous espérons, enfin, conserver un témoignage du rapport à la mort de ceux qui nous ont précédé, alors il est urgent de prendre conscience de l’enjeu du patrimoine funéraire français et de trouver des solutions à sa préservation. Si des obstacles légaux et financiers sont évidemment les principaux freins à ce sauvetage d’urgence, cela ne doit pas nous empêcher de photographier, d’étudier, de diffuser et de rendre accessible ce patrimoine aujourd’hui grandement menacé et pourtant d’une exceptionnelle richesse. Il ne faut pas tarder, le temps agit vite. Et comme l’écrivait Alphonse Esquiros, « les tombeaux ont aussi leurs destinées, les tombeaux meurent, habent sua fata. »


Crédits photographiques : Éric Sergent
Photo portrait : Direction de la communication / Université de Lyon