L'art et la manière
Mars 2020


DANIEL BERNARD



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C’est à Sens, dans l’Yonne que Daniel Bernard, artisan discret et passionné, transforme et sublime une matière précieuse et rare : l'écaille de tortue. Créateur et restaurateur, il nous dévoile à demi-mot, son univers.


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La Gazette du Patrimoine : Vous êtes détenteur d’un savoir-faire rare. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre métier ?

Daniel Bernard : Mon métier consiste à travailler l’écaille de tortue véritable. Restauration d’objets anciens, création et fabrication de lunettes sur mesure et bien d’autres choses encore.

La Gazette du Patrimoine : Quel a été votre parcours avant de vous lancer dans cette aventure ?

Daniel Bernard : J’ai un parcours atypique, car avant de trouver ma vocation d’artisan, j’ai passé un bac professionnel de vente et commerce. À l’âge de 21 ans, j’ai fait la connaissance de celui qui allait devenir mon Maître d’apprentissage et tout a basculé. J’ai aujourd’hui 41 ans et, après mon très long apprentissage, cela fait maintenant quatre ans que je suis à mon compte.

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La Gazette du Patrimoine : Les petits garçons rêvent d’être policier ou pompier. Quand vous étiez enfant, quel était le métier de vos rêves ?

Daniel Bernard : Le métier de mes rêves était d’être chanteur. J’ai raté ma vocation, mais je fais chanter l’écaille !

La Gazette du Patrimoine : Quel est le premier objet en écaille que vous avez-eu dans les mains ?

Daniel Bernard : Le premier objet fut une boîte à pommade ancienne et j’ai eu une véritable coup de foudre pour cette matière exceptionnelle.

La Gazette du Patrimoine : Vous êtes à la fois créateur et restaurateur. Lequel de ces deux aspects de votre métier préférez-vous ?

Daniel Bernard : L’un ne va pas sans l’autre. Pour pouvoir créer, il faut bien connaître ce qui a été fait dans le passé, aussi bien concernant la matière que le geste.


La Gazette du Patrimoine : L’écaille de tortue fait partie des matières règlementées, voire interdites. Quelle est la législation exacte et comment vous procurez-vous votre matière première ?

Daniel Bernard : L’écaille de tortue est en annexe 1 de la convention de Washington, ce qui entraîne l’interdiction de l’importation et l’exportation de celle-ci, sauf autorisation que j’ai la chance de détenir.

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La Gazette du Patrimoine : Aux défenseurs de la cause animale qui crient au scandale concernant l’usage des matériaux comme l’ivoire ou l’écaille, qu’avez-vous à dire ?

Daniel Bernard : Nous ne sommes en aucun cas responsables de la menace qui pèse sur les tortues. Les premières causes de mortalité chez les tortues, aujourd’hui, sont la pollution des mers par les sacs plastiques qu’elles confondent avec des méduses, et la pêche industrielle.

La Gazette du Patrimoine : Il vous arrive de créer des objets, notamment des lunettes pour des personnes très connues. Quels rapports entretenez-vous avec eux ? Sont-ils des clients comme les autres ou sont-ils beaucoup plus exigeants ?

Daniel Bernard : Mes clients connus ou pas sont avant tout des amoureux du beau et du savoir-faire. Ils ont un profond respect pour ce que je fais et moi un profond respect pour cet amour des belles choses qu’ils entretiennent.

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La Gazette du Patrimoine : Pouvez-vous nous citer le nom de quelques-uns ?

Daniel Bernard : Je ne peux pas vous citer de noms.

La Gazette du Patrimoine : Néanmoins, nous savons qu'est sortie de votre atelier d’une paire de lunettes pour le Président Chirac. Une anecdote particulière sur cette rencontre ?

Daniel Bernard : Je n’ai jamais rencontré le Président Chirac, car il a fait sa demande a un opticien qui a fait réaliser sa monture par mon maître et non par moi. Mais, oui, alors jeune apprenti, j’avais été impressionné par cette commande.


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La Gazette du Patrimoine : Sinon, en règle générale, quelle est votre clientèle ?

Daniel Bernard : Mes clients sont principalement des hommes qui veulent se faire plaisir. Dans un monde où l’on consomme plutôt du jetable, les pièces d’exceptions se font rassurantes.

La Gazette du Patrimoine : Et concernant les restaurations, quel est l’objet le plus prestigieux que vous ayez restauré ?

Daniel Bernard : Il s'agit d'une boîte en piqueté Napolitain toute incrustée d’or, d’argent et d’ivoire. Restaurer des objets aussi précieux est un merveilleux aspect de mon métier. Reproduire un geste vieux de près de trois cents ans est une véritable fierté pour moi.

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La Gazette du Patrimoine : Votre atelier se trouve en province. À Sens, dans l’Yonne plus exactement. Vous n’avez jamais cédé à la tentation du « prestige » parisien ?

D
aniel Bernard : J’ai besoin d’être à la campagne, dans le calme, même si je suis une à deux fois par semaine à Paris. Je n’ai pas de boutique, même pas une plaque qui indique la présence de mon atelier. C’est moi qui me déplace pour aller voir mes clients parisiens. Je ne suis pas un « sauvage », mais la province est sans doute plus propice à la création que le tumulte parisien, et mes clients, de toute façon, n’ont aucun a priori quant à la position géographique de mon atelier.

La Gazette du Patrimoine : D’après-vous, quel doit être la plus grande qualité qu’un artisan doit avoir pour exercer votre métier ?

Daniel Bernard : La plus grande qualité est sans conteste la patience. Le temps est le meilleur ami de l’excellence, même si, parfois, c’est difficile.

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La Gazette du Patrimoine : De nos jours, certains restaurateurs utilisent des résines et de la peinture à la place de l’écaille pour restaurer des meubles ou des objets en marqueterie Boulle. Que pensez-vous de ce genre de pratique ?

Daniel Bernard : Je ne suis ni pour ni contre, mais je trouve dommage d’utiliser des produits qui ne correspondent pas à l’époque de ces objets ou meubles qui doivent subir des restaurations.

La Gazette du Patrimoine : C’est un métier pour lequel il n’existe aucune formation, à part celle de la transmission du geste. Vous êtes encore jeune, mais avez-vous déjà pensé à votre succession ?

Daniel Bernard : Comme il faut 10 ans de formation et que l’on apprend tout le temps, je pense très sérieusement à former quelqu’un très prochainement.

La Gazette du Patrimoine : En tant que créateur, y a-t-il un objet que vous rêveriez de réaliser et, si oui, lequel ?

Daniel Bernard : Il y a beaucoup d’objets que j’aimerai créer, mais si je devais en choisir un, mon rêve serait de réaliser en collaboration avec d’autres artisans, un cartel contemporain.

La Gazette du Patrimoine : Même question pour une restauration. Y a-t-il un meuble ou un objet que vous rêveriez de tenir entre vos mains pour lui redonner vie ? Si oui lequel et pourquoi ce choix ?

Daniel Bernard : Il y a là aussi beaucoup d’objets anciens que j’aimerai avoir entre les mains, car il n’existe plus personne pour les restaurer à par moi. Iimaginer qu’ils peuvent disparaître, faute de restauration, m’attriste énormément.

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La Gazette du Patrimoine : Le plus beau souvenir durant votre carrière ?

Daniel Bernard : Le ou les plus beaux souvenirs restent à venir.

La Gazette du Patrimoine : D’après-vous, quel est l’avenir des métiers rares comme le vôtre et, d’ailleurs, combien êtes-vous d’artisans à maitriser ce savoir-faire ?

Daniel Bernard : Nous ne sommes plus que 3 en Europe et je suis le plus jeune. Mais tant qu’il y aura des gens passionnés, il y aura des artisans qui assureront l’avenir de nos métiers, c’est une certitude. Il est de notre devoir de transmettre ces savoir-faire d’exception afin d’assurer leur pérennité.

La Gazette du Patrimoine : Êtes-vous un artisan heureux ?

Daniel Bernard : Oui, Je suis un artisan très heureux.

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En savoir plus :

L’écaille de tortue est utilisée depuis bien longtemps par les Polynésiens et les peuples d’Asie à proximité des eaux tropicales, habitats privilégiés des tortues marines. Plus près de nous, les auteurs latins Virgile ou Juvénal évoquent déjà des meubles incrustés d’écaille. Ses transparences proches du verre et ses reflets dorés en firent sans aucun doute un objet de convoitise. D’ailleurs le berceau supposé d’Henri IV est une carapace entière de tortue présentée au musée du Château de Pau, sa ville natale. Mais il faut attendre le XVIIe siècle pour que l’écaille devienne un produit particulièrement recherché en Europe et que les artisans ébénistes en acquièrent la maîtrise. L’inventaire de Mazarin témoigne de l’existence de vingt-deux cabinets d’écaille et d’ébène, de fabrication allemande, italienne ou hollandaise.

L’apogée de son utilisation se situe dans la France de Louis XIV grâce à l’ébéniste Charles-André Boulle (1642-1732) qui perfectionne les techniques de marqueterie. Les placages d’écaille, d’étain et/ou de cuivre sont superposés avant d’être découpés. Il en résulte une série de décors en parties et contreparties qui peuvent s’assemblées aisément. On utilisait surtout l’écaille de tortue verte dans la marqueterie de mobilier. Celle-ci était d’abord amollie dans un bain d’eau bouillante, mise sous presse pour l’aplanir puis enfin polie et découpée en vue du motif marqueté. Sa transparence laisse jouer les couleurs en arrière-plan : des papiers de couleur rouge, parfois même des feuilles d’or ou d’argent étaient plaqués enter le bois et l’écaille.
Ce type de mobilier connut un engouement dans toute l’Europe princière de la première moitié du XVIIIe siècle. Avec la période trouble de la Révolution, l’importation de l’écaille devint difficile et la production de mobilier marqueté dans la tradition Boulle tout autant.

C’est sous Napoléon III que l’écaille reprend ses lettres de noblesse grâce aux réemplois de panneaux de meubles ou de marqueteries anciennes par les ébénistes. On voit alors une production conséquente de meubles dans le style de Boulle grâce à un approvisionnement facilité de la matière première ainsi qu’à des techniques d’exécution améliorées.

Sources : Catherine Auguste, www.meublespeints.com


Crédits Photographiques :
Photo 1 : Daniel Pype
Photos d’illustrations : Daniel Bernard