J'habite l'histoire
Février 2020


Le Château de Cercamp
Rencontre avec Serge-Jean Dufour


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Serge-Jean Dufour
64 ans ; diplômé en droit, ancien agent général en assurances et guide conférencier titulaire de la carte nationale ; propriétaire du château abbatial de Cercamp.

Historique
Le château de Cercamp était à l’origine le quartier des étrangers de l’ancienne abbaye Notre-Dame-de-Cercamp. Cette abbaye, fondée en 1137, a été au cours de son histoire, plusieurs fois détruite. La Canche, qui traverse le parc, a longtemps été la frontière naturelle entre la Picardie française et l’Artois espagnole.

Le lieu est totalement reconstruit au milieu du XVIIIe siècle. Les travaux sont à peine achevés qu’éclate la Révolution Française. Les moines sont chassés et les bâtiments vendus à un négociant d’Arras qui s’empresse de démonter la majeure partie pour en revendre les matériaux. En 1823, le baron de Fourment rachète le site pour y installer une filature de laine. Il restaure ce qui est encore en état, mais fait malheureusement raser les vestiges de l’église abbatiale et certains bâtiments monastiques jugés inutiles ou trop coûteux pour être conservés. En 1871, après un incendie, la manufacture est transférée sur un nouvel emplacement. L’ancienne abbaye de Cercamp, restaurée, devient alors la résidence des barons de Fourment jusqu’au décès de la dernière baronne en 1916. Elle lègue le domaine à l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris pour en faire une œuvre de bienfaisance.

Après plus de 20 ans de procédure avec certains héritiers, l’Assistance Publique prend enfin possession du domaine en 1938. Epargné par les bombardements de la seconde guerre mondiale, malgré l’installation de rampes de lancement V2 dans le parc, le château servira après guerre de colonie de vacances pour les enfants du personnel jusqu'en 1975. A cette date il est alors loué pour l’euro symbolique à l’association la Vie Active, qui va dorénavant y héberger à l’année les enfants placés par les services sociaux. Ce sera le début de la ruine du domaine car l’APHP refuse d’entreprendre les travaux lourds et la Vie Active se contente d’aménager sommairement les lieux pour l’accueil des enfants. En 2011, la commission de sécurité refuse de valider le maintien d’enfants sur le site, les bâtiments étant devenus trop dangereux et inadaptés. L’Assistance Publique mettra donc en vente, n’ayant plus aucun projet pour le château de Cercamp.

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La Gazette du Patrimoine : Serge-Jean Dufour, Cercamp, coup de folie, coup de cœur ou achat raisonnable et raisonné ?

Serge-Jean Dufour 
: Coup de folie puisqu’il a fallu se positionner en 48h, sans même pouvoir visiter la totalité des lieux alors encore occupés par les enfants. L’agent immobilier ayant un contrat exclusif et d’autres visites d’acquéreurs étant prévues, il fallait donc s’engager rapidement et sans possibilité de négociation. Aucun plan d’action commerciale ou étude préalable n’ont donc été engagés avant l’achat. Mais c’était aussi forcement un coup de cœur pour cette maison meurtrie par les utilisations précédentes, au milieu d’un parc de 39 hectares à l’abandon depuis des décennies et qui ne demandait qu’à revivre. Certains bâtiments du parc (glacière, jardin d’hiver, pavillons…), complétement ensevelis sous le lierre et les broussailles, n’ont d’ailleurs été découverts qu’après l’achat.

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La Gazette du Patrimoine : Depuis combien d’années êtes-vous propriétaire et quelle fut la toute première chose que vous avez faite en prenant possession des lieux ?

Serge-Jean Dufour : Je suis propriétaire depuis le 29 février 2012 mais je suis arrivé sur les lieux le 1 septembre 2011, le lendemain du départ des enfants. Il fallait en effet gardienner les lieux en attente de la vente définitive. L’Assistance Publique refusait de protéger le château et le risque était trop grand de voir les lieux squattés ou pillés par les amateurs de cheminées ou boiseries anciennes. La vente était bloquée, car l’Assistance Publique l’avait reçu comme legs à usage, il fallait donc attendre une décision des tribunaux pour casser ce legs et permettre la vente. J’ai donc vécu pendant 6 mois une période assez irréelle. J’attendais chaque jour le courrier qui allait m’annoncer soit l’obligation de quitter les lieux sous quinzaine, soit de venir à Paris signer l’acte de propriété. Je vivais donc dans 3 pièces, entouré de cartons et de meubles démontés, prêt à partir en cas de réponse négative. Je n’avais le droit d’entreprendre aucun travaux, je tournais en rond, et peut-être par superstition, je n’osais pas commencer à me projeter dans une maison que je pouvais être amené à devoir quitter précipitamment.

La Gazette du Patrimoine : Quels sont les travaux que vous avez effectués depuis votre arrivée ?

Serge-Jean Dufour : L’urgence était de pouvoir ouvrir rapidement le château aux visiteurs afin de générer une première rentrée d’argent, mais aussi pouvoir bénéficier des aides et des déductions fiscales autorisées par l’état sur les bâtiments classés ouverts au public. Il a fallu pour cela procéder à un nettoyage complet des pièces, décloisonner, rouvrir des portes murées, démonter des faux plafonds, enlever les parquets flottants, linoleum, moquettes et autres revêtements qui couvraient les parquets anciens, et surtout commencer à remeubler toutes ces pièces vides et les rendre accueillantes.

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La Gazette du Patrimoine : Avez-vous bénéficié d’aides, de subventions et quelles sont vos ressources pour faire face aux frais d’entretien et de restauration ?

Serge-Jean Dufour : Le château et le parc étant classés dans leur totalité au titre des Monuments Historiques, j’ai pu bénéficier d’une aide de 50% sur les réparations de toitures et autres urgences, ainsi qu’une aide sur les différentes études faites par l’Architecte du Patrimoine afin d’établir des priorités. J’ai obtenu deux prix de restaurations par les Vieilles Maisons Françaises. Des projets de mécénats et des demandes de subventions sont en cours. J’ai été en revanche recalé 2 fois par la mission Bern. Ce sont avant tout mes économies et l’intégralité de mes revenus qui partent dans le château.

La Gazette du Patrimoine : Quelles parties du château demandent aujourd’hui des restaurations urgentes ?

Serge-Jean Dufour : Le château lui-même est aujourd’hui hors d’eau. Les toitures en ardoise ont été révisées, les noues changées, les gouttières réparées et il ne pleut plus aujourd’hui dans les greniers. Plus de 600 vitres manquantes ont été reposées et le décloisonnement intérieur est achevé à 80%. Le parc fait l’objet d’une étude de remise en état par les MH (coupes d’arbres malades, remise en eau des pièces d’eau, replantation). Ces travaux s’étendront sur plusieurs années. En revanche, il y a urgence absolue sur un certain nombre de bâtiments (moulin, corps de ferme, pavillons...) qui ont perdu leurs toitures, ainsi que les murs d’enceinte des jardins clos qui s’effondrent lentement mais sûrement. Faute de moyens pour engager des travaux de restauration, il me faudra trouver des solutions provisoires pour les mettre hors d’eau en attendant une éventuelle remise en état.

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La Gazette du Patrimoine : Avez-vous trouvé des solutions pour mener ces restaurations à leur terme ?

Serge-Jean Dufour : A part concourir pour des prix de restaurations ou rechercher des mécénats, je n’ai pas pour l’instant trouvé d’autres solutions. La recherche de capitaux est devenu une obsession. La région Hauts-de-France ou le département du Pas-de-Calais ne subventionnent pas les propriétaires privés. En outre, depuis la création de la nouvelle région, les dossiers sont désormais gérés par la DRAC d’Amiens et le subventionnement est passé de 50% à 40%. Le château est une propriété privée, il m’est donc impossible de bénéficier de contrats aidés, chantiers d’insertion, contrats civiques ou autres dispositifs. Le surcoût des travaux réalisés par les entreprises agrées MH et les honoraires de l’Architecte du Patrimoine font d’autre part exploser les coûts. Plusieurs projets pour lesquels des mécènes étaient intéressés ont dû être annulés, faute d’accord avec les MH sur la nature des travaux et la vision du projet de restauration.

La Gazette du Patrimoine : Avez-vous fait une estimation du temps qu’il vous faudra pour tout réhabiliter ?

Serge-Jean Dufour : Il faudra plusieurs générations et des moyens considérables. L’Architecte du Patrimoine a chiffré à plus de 7 millions d’euros la remise en état totale du domaine dans son aspect d’origine. Il m’est impossible de réunir et d’engager une telle somme. Je ne suis que le dépositaire pour un certain nombre d’années de ce monument. Mon rôle est de le transmettre aux futurs propriétaires dans un état meilleur que celui auquel je l’aurai reçu. Il faut savoir rester humble face à de tels enjeux. Ma satisfaction sera au moins d’avoir enrayé la ruine programmée et d’avoir amorcé la renaissance. J’apporte, à ma façon, une pierre à l’édifice.

La Gazette du Patrimoine : Habiter l’Histoire était un rêve d’enfant ou le plus grand des hasards ?

Serge-Jean Dufour : C’était un rêve d’enfant. J’ai eu la chance de naître dans une famille où l’art et la culture ont toujours tenu une place importante. J’ai, dès mon enfance, visité châteaux, cathédrales, musées… Cela a forcement orienté mes goûts ! La recherche d’un château a été une longue quête, toujours émaillée de déceptions (mérule, environnement dégradé, vices cachés, vendeurs malhonnêtes, prix trop élevés…) ; Cercamp est finalement arrivé, par hasard, au moment où je n’y croyais plus et où j’étais prêt à tirer un trait sur mes rêves.

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La Gazette du Patrimoine : Beaucoup de gens pensent que lorsqu’on possède un château on est forcément très riche. Que leur répondez-vous ?

Serge-Jean Dufour : Tout dépend bien sûr à quel niveau vous placez la richesse. Il est certain que si un château coûte à l’achat moins cher qu’un bel appartement parisien, les frais d’entretien, d’assurances et de restauration, ainsi que les charges, sont beaucoup plus élevés. Mais c’est avant tout un choix de vie. La vie de châtelain n’est pas la vie de château telle qu’on l’imagine. On se contente d’un confort médiocre et on s’habitue à avoir froid l’hiver.

La Gazette du Patrimoine : Quand on est propriétaire d’un tel édifice, on lui appartient et pas l’inverse. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Serge-Jean Dufour : Oui je suis tout à fait d’accord avec cela. J’aime à dire que ce n’est pas vous qui gérez un Monument Historique mais que c’est lui qui vous gère en fonction des urgences et des imprévus. C’est pour cela qu’il ne faut surtout pas se fixer un planning précis de travaux et des échéances, car tout est en permanence remis en cause. Cela m’obsédait un peu au départ de ne pas pouvoir tenir les délais que je m’étais fixés. Aujourd’hui, je préfère dire que ce qui est fait n‘est plus à faire.

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La Gazette du Patrimoine : Vous avez créé l’Association des amis de Cercamp, une association qui semble être dynamique et qui vous aide beaucoup. Comment avez-vous réussi à mobiliser les adhérents ? Viennent-ils en « voisins » ou de tout le territoire ?

Serge-Jean Dufour : L’association des amis du château connaît malheureusement, comme beaucoup d’association, des hauts et des bas. Si le nombre d’adhérents est satisfaisant, la majeure partie est constituée de personnes résidant à distance, qui contribuent financièrement mais qui ne peuvent être présents sur le site. Nous manquons cruellement de bénévoles, que ce soit pour organiser certains travaux, mais aussi pour participer à l’animation du château ou lors des événements incontournables, tels que les journées des plantes, des jardins, des musées ou du patrimoine. Nous avons du parfois annuler certains spectacles faute de bénévoles, alors même que le public suivait.

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La Gazette du Patrimoine : Vous faites régulièrement des animations pour faire vivre Cercamp. Pouvez-vous nous dire lesquelles et celles qui sont en projet ?

Serge-Jean Dufour : Le château est bien sûr ouvert aux visiteurs individuels en saison et aux groupes toute l’année. Mais le nombre de visiteurs reste modeste (environ 3500 chaque année). Pour dégager des revenus supplémentaires, il faut donc innover et trouver d’autres formes de visites ou d’animations : visites nocturnes, visites thématiques, jeux de type Cluedo, location pour des GN (jeux grandeur nature pouvant réunir plusieurs centaines de participants pendant plusieurs jours) murder party , visites animées…. La fragilité des décors intérieurs ne permet pas d’y organiser des mariages ou autres manifestations de ce type.

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La Gazette du Patrimoine : Au quotidien, quelles sont vos principales difficultés ?

Serge-Jean Dufour : Ne pas pouvoir dégager suffisamment de temps pour promouvoir le château. Je suis en permanence sur le chantier avec mon salarié à travailler manuellement. De ce fait, le lieu est méconnu du public, mal référencé, et le développement commercial plus long que prévu.

La Gazette du Patrimoine : Vous occupez l’ensemble de l’édifice, ou seulement une partie ?

Serge-Jean Dufour : Jje n’occupe qu’une toute petite partie. Le château a une surface développée d’environ 2200 m2. Je n’en occupe qu’a peine 150m2 surtout l’hiver. Le restant étant en majeure partie ouvert au public ou en attente de restauration.

La Gazette du Patrimoine : Dans vingt ans, comment vous imaginez-vous ? Et comment imaginez-vous Cercamp ?

Serge-Jean Dufour : Dans 20 ans j’aurais 84 ans ; j’ignore donc si j’aurai les capacités physiques et financières pour entretenir et conserver un tel domaine. Je n’ai pas d’héritiers. Il faudra donc vendre un jour. Je le ferai dès que j’aurai le sentiment que je ne peux plus être utile ou que mon maintien sur les lieux risque de réduire à néant tous les efforts réalisés depuis l’acquisition.

La Gazette du Patrimoine : Si c’était à refaire, vous vous lanceriez dans cette aventure ?

Serge-Jean Dufour : Oui bien sûr, sans aucune hésitation. Cela reste un privilège de pouvoir vivre dans ces grandes maisons. Les derniers visiteurs partis, je prends plaisir à m’attarder dans les salons, les chambres, les galeries, à m’imprégner des lieux redevenus silencieux. J’aime à imaginer ceux qui m’y ont précédés : moines, barons de Fourment, ouvriers des manufactures, militaires des deux guerres, mais aussi toutes les générations d’enfants qui s’y sont succédées. Tous y ont laissé des traces. Je me surprends ainsi parfois à parler aux murs…

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La Gazette du Patrimoine : En France, actuellement, presque 2000 châteaux sont à vendre. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Serge-Jean Dufour : Un désintérêt des jeunes générations pour notre histoire et notre culture. Les frais d’entretien et de restaurations qui explosent. Un mode de vie qui ne correspond plus aux critères actuels. Les taxations tels que l'IF, les frais de succession … Le fait que ces châteaux sont le plus souvent dans des régions qui se désertifient et n’attirent donc pas la clientèle étrangère ou les jeunes couples. Pour les châteaux familiaux, une rupture dans la transmission, les parents ne souhaitant plus imposer cette charge à leurs enfants.

L
a Gazette du Patrimoine : Si vous n’habitiez pas Cercamp, dans quel château auriez-vous aimer vivre ?

Serge-Jean Dufour : J’ai visité beaucoup de châteaux avant d’acheter Cercamp. Certains m’ont fait rêver mais leur prix était inaccessible. D’autres étaient mal restaurés ou en trop mauvais état pour pouvoir s’y projeter. Mais mon rêve absolu restera Versailles. Je l’ai visité plus d’une cinquantaine de fois et je pourrai encore aujourd’hui m’y promener de pièces en pièces les yeux fermés. Je pense que c’est ce château qui a forgé mon amour pour ces grandes demeures.

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La Gazette du Patrimoine : Beaucoup de propriétaires cèdent aux sirènes des promoteurs qui souvent démolissent pour construire des immeubles. Vous les comprenez ou dénoncez fermement ce genre de pratique ?

Serge-Jean Dufour : Pour moi qui suis passionné par le patrimoine, je ne peux comprendre cette façon de faire. Combien de châteaux ai-je visité où les propriétaires avaient vendu tous les terrains autour, les dépendances, avant de se résoudre à vendre le château ? Ils avaient ainsi complètement détruit la cohérence et l’âme du lieu. Le château devenait à partir de là invendable, sauf à des promoteurs qui continuaient ainsi l’œuvre de destruction. Pour Cercamp, j’ai dès mon arrivé fait bloquer la superficie du parc. L’APHP pensait à l’époque pouvoir vendre à la découpe : château, ferme, logements du personnel, conciergerie, prairies, peupleraie… Il ne serait resté autour du château que 4 ou 5 hectares de parc au lieu des 39 actuels. Aujourd’hui, ces 39 hectares ne peuvent plus être amputés du moindre m2. Je me suis ainsi privé de certaines sources, de revenus potentiels, mais j’ai œuvré pour la préservation du site.

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La Gazette du Patrimoine : Votre plus grand rêve pour Cercamp ?

Serge-Jean Dufour : Voir avant ma mort le domaine complétement restauré. C’est une utopie bien sûr, mais c’est toujours pour moi un déchirement de voir les bâtiments annexes se détériorer inexorablement, malgré toute l’énergie mise à les sauver. Les dernières tempêtes ont encore laissé des traces qui demanderont des années avant d’être effacées.

La Gazette du Patrimoine : D’ailleurs Cercamp : rêve ou cauchemar ?

Serge-Jean Dufour : Malgré l’immensité de la tache et, parfois, malgré les périodes de découragement ou de remise en cause, cela reste un rêve bien sûr. Je pense que c’est un privilège, surtout aujourd’hui, de pouvoir vivre dans de tels lieux un peu hors du temps et chargés d’histoire. D’ailleurs, le jour où cela deviendra un cauchemar, il faudra songer à quitter les lieux. Mais ce n’est pas encore pour demain la veille.

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Crédits photographiques : Serge-Jean Dufour