Emmanuel Legeard: « Notre-Dame de Germiny-L'exempt: un patrimoine à surveiller »

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Quand on connaît un sujet très à fond, on est généralement le plus mal placé pour en parler simplement. Et cependant, il arrive aussi qu’on soit le seul à pouvoir le faire, et qu’il faille donc se plier à cet exercice ingrat – car il est difficile et insatisfaisant – dès lors que des valeurs et des principes supérieurs sont en jeu, comme la défense et l’illustration du patrimoine. De fait, aussi effarant que cela puisse paraître, il est exact – ainsi que je vais immédiatement le prouver – que personne jusque-là n’avait jamais réellement travaillé sur Germigny, ce qui rend ce patrimoine éminemment vulnérable. Plus préoccupant encore : tout le monde semble s’autoriser à en glisser périodiquement un mot, alors que depuis cent ans, aucun historien ou historien de l’art – exception faite de Gilberte Vezin (vers 1949) et de Willbald Sauerländer (en 1965) – n’est jamais venu voir l’église en personne.

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« Sur Germigny, on n’a vraiment écrit que des sottises abyssales » (W. Sauerländer)

Paradoxalement, ce sont les quelques lignes que Willibald Sauerländer, le grand spécialiste de l’art gothique, lui a octroyées il y a cinquante ans qui ont porté à la bonne connaissance de Notre-Dame le préjudice le plus dommageable. L’historienne Irene Plein, qui a consacré en 2006 un ouvrage remarqué à la cathédrale de Sens, explique ce phénomène déplorable avec une grande lucidité : c’est parce que les travaux de Sauerländer, considérés paresseusement comme des travaux d’autorité, ont procuré l’alibi littéraire qui dispense de visiter en personne les « petits et moyens édifices » « qu’au lieu de stimuler la recherche, comme il eût été souhaitable, ils l’ont complètement enrayée. » Et Irene Plein de conclure : « En dehors de quelques études monographiques sur Saint-Loup-de-Naud, Senlis et Auxerre, seules les recherches sur l'abbatiale de Saint-Denis et sur les cathédrales de Paris, Chartres et Reims se sont réellement poursuivies après 1970. » S’agit-il d’une vérité générale ? C’est en tout cas vrai de Germigny et les articles qui l’évoquent en donnent un exemple particulièrement significatif.

Toutefois, recopier aveuglément Sauerländer n’aurait évidemment pas suffi à totalement brouiller la vision correcte de Notre-Dame. Si son nom a été associé à la répétition sans fin d’erreurs grossières concernant l’église, ce n’est pas à lui qu’elles sont imputables, mais à la lecture fautive de ceux qui l’ont d’abord recopié de travers pour ensuite passer cinquante ans à se recopier entre eux sans jamais aller voir l’édifice ni visiblement relire (ou lire) Gotische Skulptur in Frankreich. On découvre ainsi avec effarement, dans des publications académiques, l’affirmation catégorique que des statues-colonnes « sculptées dans des drapés vigoureux évoquant la statuaire de Chartres » occupent les ébrasements du portail de Germigny, ou bien encore qu’il y aurait des consoles à Germigny représentant « des fleuves du paradis » et « des évangélistes ».

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En réalité, Sauerländer s’était contenté de notifier que, d’après une gravure datant du premier tiers du XIXe siècle (celle d’Achille Allier), des statues-colonnes avaient dû anciennement soutenir l’archivolte du portail. Or celles-ci, comme je l’ai prouvé, avaient déjà disparu en 1835. On est donc en droit de se demander par quel prodige il était possible en 1991 de décrire sur pièces le drapé des sculptures! Quant aux fleuves du paradis et aux évangélistes, ce que le savant allemand avait écrit, c’est qu’il existe à Germigny une console dont la figure présente une parenté stylistique avec celles de Saint-Pierre-le-Moûtier et d’une clef de voûte de Vézelay qui seraient des fleuves du paradis. Il n’a jamais prétendu que la figure germinoise était un fleuve du paradis. Et, de fait, ce n’en est pas un. Enfin, concernant le prétendu « évangéliste » – qui devient suivant la fantaisie de tel auteur, on ne sait pourquoi, « saint Matthieu », et là « des évangélistes » – Sauerländer s’est contenté de proposer une interprétation qu’il jugeait visiblement très fragile, en l’entourant de toutes sortes de précautions oratoires, et en lui assignant une typographie sans ambiguïté : parenthèses, point d’interrogation. Or nous avons, je crois, apporté les preuves irréfutables qu’il n’y a pas plus d’évangéliste que de fleuve du paradis à Germigny.

A cette source excellente, mais dramatiquement incomprise, que constitue Gotische Skulptur in Frankreich, il faut en ajouter une seconde, celle-ci d’entrée de jeu calamiteuse, mais qui contamine tout depuis 1904 – cent dix-sept ans! Il s’agit de Gabriel Fleury. Pour Fleury, Germigny-l'Exempt est dans la Nièvre, son tympan date du XIIe siècle, c’est une bulle du pape Eugène III de 1143 qui a placé Germigny sous l'autorité directe de l'archevêque de Bourges, un incendie a ravagé l’église en 1772 et le portail mesurerait "1 m 20 de largeur sur 1 m 68 de hauteur". On se demande avec le portillon de quel édicule notre auteur est allé confondre le portail de Notre-Dame. Pour comble de misère, Fleury ajoute foi à des commérages grotesques et suggère que les statues-colonnes de Notre-Dame auraient été volées par les habitants de Vereaux, la paroisse voisine. Quant à l’analyse iconographique, elle est consternante. Fleury ne voit au tympan qu’une adoration des mages, alors que le thème est celui de l’Incarnation, et il se montre incapable d’identifier jusqu’au motif de l’Annonciation ("on voit un ange et une femme debout tenant un livre"!) Que tout cela puisse encore se retrouver dans des thèses ou des articles d’histoire de l’art en plein XXIe siècle suscite, il faut l’avouer, un certain abattement. Rappelons en effet que Germigny-l’Exempt est dans le Cher, que le tympan est contemporain du quatrième concile de Latran (1215) et de la croisade contre les Albigeois, qu’il ne saurait y avoir eu de bulle du pape Eugène en 1143 puisque celui-ci ne sera pape que deux ans plus tard, que l’incendie a eu lieu en 1773, que le portail de la nef, mesuré par nous, s'ouvre sur une largeur de deux mètres et une hauteur de deux mètres soixante, et que Deshoulières a depuis longtemps réfuté la théorie du transfert des statues-colonnes de Germigny à Vereaux.

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Enfin, passons, de guerre lasse, sur cet historien de l’art qui est persuadé que Notre-Dame est une « cathédrale du nord de la France », sur cette chargée de mission à la Fondation du Patrimoine qui confond avec une belle insistance Germigny-l’Exempt et l’ « art déolois » du Grand Germigny dans l’Indre, ou sur cet architecte des Monuments Historiques qui a vu des « anges thuriféraires » à Germigny « représentant certainement des donateurs de la paroisse », alors qu’il n’y a pas d’anges thuriféraires à Germigny, et que les anges – inspirés de Laon – représentent les chœurs de l’ordinaire de la messe (c’est même écrit dessus). M’en ouvrant avec une certaine humeur à d’irréprochables spécialistes, comme l’expert pétrographe Philippe Blanc ou l’archéologue Gérard Coulon, j’obtiens la même réaction fataliste : « Eh oui, que voulez-vous, c’est comme ça, maintenant. » Cela permet également de comprendre pourquoi Willibald Sauerländer est amené à prononcer vers la fin de sa vie ce constat désolant : « Über Germigny hat man wirklich nur endlose Dummheiten geschrieben » (Sur Germigny, on n’a vraiment écrit que des sottises abyssales). La question qu’on est en droit de se poser, pour paraphraser Pierre Bonte dans la préface de mon livre, c’est comment, diable! personne ne s’est véritablement intéressé « aux multiples merveilles d’un semblable édifice » ? Car c’est un fait qui n’est pas discutable : rien n’a été écrit de valable en dehors de la notice succincte, quoique sérieuse et bien faite, de Sauerländer en 1970 et du travail publié par Mlle Gilberte Vezin en 1950 concernant la "formule hellénistique" des rois mages et le tympan de Germigny où elle est la seule, ce qui en dit long, à avoir décelé son élément le plus insolite : les trois deniers d’or.

Du colossal clocher-porche au portail de cathédrale miniature: cinq ans de recherches.

Ainsi, tout restait à faire, et cinq années ont été nécessaires pour mettre au jour l’essentiel. Sans aide, naturellement, sans subventions, naturellement aussi, et confronté à toutes sortes d’obstacles, mais avec la puissante compensation des encouragements d’un certain nombre d’historiens en vue qui ont fini par partager mon intérêt apparemment communicatif pour cette église unique. Mes travaux ont abouti à plusieurs conclusions que rien ni personne n’avait laissé entrevoir. D’abord concernant le clocher-porche, dont même Yves Esquieu, à qui je l’ai fait découvrir, m’a confié qu’il trouvait les proportions étonnantes – or on peut être sûr qu’Yves Esquieu ne s’étonne pas d’un rien. La datation de ce clocher massif, sa hauteur surprenante (trente-trois mètres) et sa raison d’être n’avaient jamais été examinées. La reconstitution des événements nous a permis de fixer un terminus post quem – celui du siège de Germigny par Louis VI le Gros en 1108 – et par comparaison une date d’achèvement très probable vers 1120-1125. L’événement du siège a certainement présidé au choix architectural de l’église. Louis VI, en effet, avait mis le siège devant la forteresse germinoise d’Aimon de Bourbon au nom de la paix de Dieu et pour montrer, explique Suger, que les « Capétiens ont les mains longues quand il s’agit de défendre les droits des pauvres et de l’Eglise ». En réalité, il est parfaitement évident aux spécialistes qu’en l’occurrence, Louis VI ne s’était armé de la juridiction ecclésiastique qu’avec l’ambition d’accroître le domaine capétien, de renforcer ses frontières et de vassaliser les Bourbons pour leur confier la surveillance de l’Auvergne. Ainsi, le clocher-porche, point de convergence des visées capétiennes et des idéaux de l'Eglise, serait là pour signaler que le village fortifié a été incorporé comme paroisse témoin dans la zone de rayonnement de la puissance capétienne et que Louis VI est le bras armé de la paix de Dieu. Car il ne faut pas perdre de vue ce fait capital : l’expédition de Germigny est la première excursion punitive d’un Capétien hors du domaine royal.

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Tous les éléments dont nous disposons vont dans ce sens. Déjà le chanoine Chenesseau, expert de l’abbaye de Saint-Benoît sur Loire et Marcel Aubert, l’un des plus grands historiens de l’art religieux français, pensaient pouvoir rapprocher, aux points de vue architectural et symbolique, les clochers-porches de Saint-Benoît et de Germigny-l'Exempt. Or on sait que l’architecture de Saint-Benoît se veut avant tout évocatrice du pouvoir capétien dont elle est l’émanation. Beaucoup plus récemment, Cécile Coulangeon a suggéré, de façon générale, que les clochers-porches jouent « un rôle de représentation lié à une volonté des Capétiens de s’affirmer au sein de leur domaine royal, en marquant visuellement et symboliquement leur territoire par l’intermédiaire de l’Église ». J’avais exprimé la même idée deux ans auparavant, en limitant mon propos au seul exemple de Notre-Dame de Germigny-l’Exempt dont le clocher-porche opposait selon moi au donjon du seigneur-châtelain le symbole d’une instance supérieure confondant paix capétienne et paix de Dieu.

A l’époque du siège, en effet, le castrum de Germigny était la forteresse la plus puissante de tout le Bourbonnais, et son donjon carré affichait des proportions proprement colossales puisque j’ai établi, avec Philippe Chapu, qu’il mesurait entre 30 et 40 mètres de haut et 15 mètres de côté, avait des murs de 3 mètres d'épaisseur et occupait une surface de 225 mètres carrés. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait voulu un clocher qui ne soit pas inférieur en proportions au donjon du mauvais sire que la paix de Dieu avait ramené dans le droit chemin. Cette conviction, que j’ai acquise, d’un clocher-porche destiné à commémorer la puissance des Capétiens et à baliser leur rayon d’action est encore renforcée par le constat de Vincent Juhel et Catherine Vincent qui associent la dissémination des chapelles hautes dédiées à saint Michel aux opérations de la paix de Dieu. Car la chapelle haute de Notre-Dame, église qui fut placée sous le double patronage de la Vierge et de saint Michel du XIIe siècle jusque dans la première moitié du XXe, était très visiblement consacrée à l’archange guerrier. Enfin, comme l’a montré Pierre Pradel, autre grand historien de l’art et spécialiste du Bourbonnais: après leur vassalisation par les Capétiens, les Bourbons s’étaient fait les pionniers d’une architecture évocatrice de la puissance royale. Or l’aspect même du clocher de Notre-Dame, qui est visiblement une réplique de la tour sud de Souvigny, évoque assurément l’influence bourbonnaise. Cette observation, René Crozet la faisait déjà dans sa thèse de doctorat en 1932. Ainsi, c’est la volonté de célébrer la suzeraineté capétienne qui serait seule susceptible d’expliquer la puissance surprenante d’un clocher-porche d’église paroissiale, lequel apparaît aujourd’hui bien insolite, perdu comme il l’est au milieu de nulle part.

L’autre aspect exceptionnel de Notre-Dame de Germigny, c’est ce que j’ai appelé son « portail de cathédrale en miniature ». Exception faite de Willibald Sauerländer, qui a opéré le rapprochement entre le tympan de Notre-Dame de Germigny et celui du porche nord de la façade de Notre-Dame de Laon, personne n’a comparé Saint-Gilles du Gard, Notre-Dame de Laon et Notre-Dame de Germigny. Pourtant, les ressemblances sont saisissantes, à la fois du point de vue du style et de la composition. Cela suggère, par-delà l’évidence d’une filiation, la probabilité d’une signification partagée. Comme à Joris-Karl Huysmans dans son célèbre texte sur Notre-Dame de Paris, il me semble en effet indiscutable que le « même idiome iconographique » traduit ici une « unanimité de doctrine », et que les imagiers, interprètes de la pensée de l’Eglise, « n’eurent qu’à se conformer aux principes de la symbolique que leur indiquait le clergé. » Il serait trop long de détailler les résultats de cinq années de travail et impossible de développer en quelques lignes le « roman vrai » de Germigny à l’époque peut-être la plus importante du Moyen Age, celle d’Innocent III, du sac de Constantinople, de la croisade albigeoise et du quatrième concile de Latran. Nous renvoyons donc à notre article de février publié dans la revue internationale d’histoire de l’art médiéval De Medio Aevo, qui est disponible en ligne ou, mieux encore, au livre à paraître.

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Ici, nous nous contenterons de livrer quelques-unes de nos conclusions les plus utiles. Etablissons d’abord la fonction liturgique du narthex de Notre-Dame de Germigny-l’Exempt, essentiellement associée au symbolisme de la « Semaine sainte », qui est la dernière semaine d'abnégation et de pénitence avant Pâques. Tout comme la façade de l’abbatiale Saint-Gilles du Gard est inspirée par l’arc de triomphe d’Orange, le narthex de Germigny est un écho à l’arc de triomphe antique qui accueille les processions – particulièrement lors de la cérémonie des Rameaux – dans un espace figurant le saint sépulcre avant que ne s’ouvre le portail intérieur donnant sur la nef, lequel symbolise l’accès, par le Christ ressuscité, à l’Eglise céleste. Cette fonction liturgique des narthex est indiquée par le Coutumier de Cluny. Elle dicte le sujet du tympan, plus tardif, ou du moins s’y prête plus qu’idéalement. On constate en effet que le motif emprunté au tympan du portail nord de Saint-Gilles du Gard s’harmonise à la perfection avec la fonction liturgique de l’avant-nef, puisqu’à Germigny comme à Saint-Gilles (et Laon) la vierge en majesté trône sous un dais architecturé représentant Jérusalem, et qu’à Saint-Gilles, le linteau du tympan prototype montre l’entrée de Jésus à Jérusalem le jour de la fête des Palmes.

Les rois mages du tympan prennent alors une signification tout à fait particulière inspirée par le contexte politique et religieux de l’époque. Répondant à la métaphore popularisée par Raimbaut de Vaqueiras, chantre de la quatrième croisade, il s’agit, pensons-nous, des chefs des nations croisées partis « comme Melchior et Gaspard », mais cette fois pour libérer le tombeau du Christ. Que cette image se soit imposée entre Saint-Gilles et Laon ou Germigny semble confirmé par la transformation des tiares orientales des Mages en couronnes médiévales et, à Germigny, par l’offrande inhabituelle des trois deniers du roi agenouillé au pied de la vierge en majesté, figure de l’Eglise triomphante, qui doit être comprise – c’est notre hypothèse – comme le cens recognitif prélevé sur les ennemis vaincus de l’Eglise par les capitaines croisés au bénéfice du Saint-Siège. Comme nous l’avons montré, ce symbolisme a visiblement été inspiré au commanditaire du portail, l’archevêque de Bourges Girard de Cros, par sa participation à la croisade contre les Albigeois. En effet, Simon de Montfort, qui avait pris la tête de la croisade albigeoise en 1209, avait levé un cens de trois deniers sur chaque foyer de la province « hérétique » reconquise en reconnaissance de l’autorité du pape. Dans le contexte de la cinquième croisade dont Innocent III annonce le départ au quatrième concile de Latran, les trois deniers deviennent trois deniers « d'or d'Arabie » qui rachètent les païens et leur « injure faite au Crucifié » par une oblation monétaire prouvant leur reconnaissance de l'Incarnation et de la divinité du Christ.

GERMINYPHOTO-6 Portail vers 1830. Gravure d'Aimé Chenavard, d'après les dessins de Claude-Henri Dufour. Collection Privée.
Notre-Dame de Germigny-l’Exempt, comme on le voit, n’est pas une église ordinaire. Et j’espère être parvenu à montrer, au terme de cinq ans de travail, qu’elle est même, par bien des aspects, extraordinaire. Vous pouvez aider, par un geste qui ne coûte rien, à renforcer la visibilité de ce monument en soutenant par un « J’AIME » la page Facebook que son comité de vigilance lui a consacrée ICI.

Ce comité, exclusivement dévoué à la défense et à l’illustration du patrimoine, est indépendant de toute politique et de tout aspect confessionnel. Pour une visite ou une conférence bénévole, n’hésitez pas à me contacter par message privé à cette adresse : https://paris-sorbonne.academia.edu/EmmanuelLegeard


Crédits photographiques : Emmanuel Legeard

Mamers : les portes de l’avenir s’ouvrent (enfin) pour le presbytère

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C’est toujours une grande joie pour nous d’annoncer la fin d’un combat. Même si la mobilisation pour sauver l’édifice est très antérieure à notre arrivée dans « l’affaire », cela fait tout de même trois ans que nous sommes entrés en « rébellion » aux côtés de la poignée de passionnés qui ne voulaient pas voir disparaître ce patrimoine remarquable — propriété du Centre Hospitalier Alençon/Mamers.

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Les travaux de démolitions ont même débuté il y a deux ans, mais la mobilisation citoyenne et surtout l’intervention de l’Architecte des Bâtiments de France ont permis de faire cesser le massacre. Malheureusement, l’édifice, privé de certaines fenêtres et dépouillé de ses boiseries, s’est beaucoup dégradé.

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Jusqu’à l’an passé, le Centre Hospitalier ne voulait pas céder le presbytère et envisageait toujours sa démolition afin de créer une extension pour le foyer des personnes âgées situé derrière. C’était sans compter sur la volonté de la commune et en particulier sur celle de Vincent Gomas, premier adjoint en charge de patrimoine, de trouver une issue favorable à cette affaire, permettant d’inscrire l’édifice dans l’avenir de Mamers.

Voici quelques lignes que l’élu nous a fait parvenir :

Après la mise en vente du Presbytère (et des 2 maisons attenantes), c'est évidemment un sentiment de soulagement et de satisfaction qui m'anime.

Ce dossier traînait en longueur depuis beaucoup trop longtemps, et j'ai tenu dès le début du mandat actuel à le prendre à bras-le-corps pour lui trouver une issue favorable dans les meilleurs délais.

Après des échanges fructueux et constructifs avec le Centre hospitalier Alençon-Mamers, son propriétaire, nous sommes parvenus, en une année, à obtenir un résultat qui était attendu de tous depuis très longtemps.

C'est donc aujourd'hui la fin d'un long feuilleton, qui aura malheureusement vu l'état de la bâtisse se détériorer à vitesse grand V, mais c'est également le début d'un nouveau chapitre qui, j'en suis persuadé, sera synonyme de renaissance grâce à des investisseurs qui lui permettront de retrouver son lustre.

Beaucoup a donc été fait, mais tout n'est pas terminé et nous devons demeurer vigilants quant aux projets qui seront proposés sur ce presbytère.

Je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui se sont fortement mobilisés dans ce dossier important pour la ville de Mamers.

Vincent GOMAS


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Tout est bien qui finit bien, du moins pour la fin de ce chapitre. En espérant maintenant que celui qui déboursera 40.000 euros pour l’achat du presbytère saura lui offrir l’avenir qu’il mérite et qu’il saura respecter son intégrité architecturale. Nul doute que la commune saura, comme le dit Vincent Gomas, rester vigilante quant au choix du repreneur.

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Frédéric Poupry, membre du collectif de sauvegarde, a tenu lui aussi à s’exprimer et nous fait ici un résumé de « l’affaire du presbytère de Mamers » :

Cela fait 8 ans que des personnes se mobilisent pour éviter la destruction d'un édifice emblématique de Mamers : l'ancien presbytère. Sans cette mobilisation, l'édifice ne serait actuellement plus qu'un souvenir. En effet, sa démolition fut à plusieurs reprises envisagée. Il y a 2 ans, il a échappé in-extremis aux pelleteuses grâce à la mobilisation de personnes attachées au patrimoine.

On peut regretter que l'intérieur fut saccagé, pillé de ses ornements d'époque (boiseries, portes, etc...) et laissé dans un total abandon depuis les années 90. Cela fait des années que nous demandons la mise en vente de cet édifice, puisque son propriétaire, le centre hospitalier Alençon-Mamers (CHIC) l'ayant abandonné, n'avait aucun projet de réhabilitation autre que de servir de réserve foncière.

Notre mobilisation a finalement abouti car l'ancien presbytère de Mamers vient d'être mis en vente !

Ce noble édifice est le fruit de l’ultime collaboration de l’architecte Paul LEBART (auteur de plusieurs édifices remarquables dans la région, dont le théâtre de Mamers) et de l’artiste Achille OUDINOT. Architecte, dessinateur, vitrailliste et peintre (maître de Berthe MORISOT), c’est à ce dernier que l’on doit l’ornementation de la façade. Cet édifice a pu voir le jour grâce à l’intervention de l’empereur Napoléon III.

Nous vous invitons à consulter l’étude réalisée à son sujet pour prendre connaissance de tout l’intérêt historique de cet édifice, lequel mériterait d’ailleurs une inscription à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques (ISHM).

PDF de l'étude téléchargeable ICI.

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Nous espérons que le futur acquéreur puisse rénover comme il se doit le bâtiment, en particulier, qu’il restaure sa remarquable façade - soulignons que d’autres réalisation d’OUDINOT sont classées MH. Restituer les éléments sculptés disparus du dernier étage serait un plus envisageable.

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Rappelons aussi que l’intérieur est en mauvais état et est totalement pillé de ses éléments d’époque.

Cet état de fait peut être propice à plusieurs projets : habitat individuel ou collectif ; restitution d’une ornementation style « Second Empire » ou rénovation plus contemporaine. Les possibilités sont multiples...

L’essentiel étant avant tout que l’aspect extérieur, qui lui est dans l’essentiel préservé, soit mis en valeur.

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Je remercie toutes les personnes qui ont aidé au sauvetage de l’ancien presbytère.

En particulier :

Les membres du comité de sauvetage (Philippe CHEVREUL, Antoine GAZAI et Frédéric POUPRY) ;

Jean-David DESFORGES (président de l’association « Société des Amis du Vieil Alençon ») ;

Alexandra SOBCZAK-ROMANSKI, la dynamique présidente d’« Urgences Patrimoine » qui a permis un relai de notre cause au niveau national ;

Ceux qui nous ont rejoints sur le site le jour où la démolition a failli commencer.

Je remercie également le Maire de Mamers : Frédéric BEAUCHEF et son adjoint au patrimoine : Vincent GOMAS pour avoir plaidé notre cause auprès de la direction du CHIC.

Ainsi que toutes les nombreuses autres personnes qui nous ont soutenus, ainsi que la presse locale, pour avoir à plusieurs reprises, relayé la situation.

Concernant la mise en vente : Les informations sont dans le communiqué de presse
du lien suivant ICI.

Frédéric POUPRY

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Nous ne manquerons de faire quelques lignes une fois le projet de reprise confirmé afin de refermer définitivement le livre une fois ce dernier chapitre achevé.


Crédits photographiques : photos 1 et 3 : La Gazette du Patrimoine ; photos 2-4-5-6-7-8 : Collectif de sauvegarde du Presbytère de Mamers.

Alençon — épisode III : basilique et briques en vrac

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Voici donc le 3ème épisode de la « Saga Alençon ». Nous avons beaucoup évoqué dans nos précédents articles l’avis favorable de l’Architecte des Bâtiments de France sur lequel s’appuie la légitimité du projet. Pour vous permettre de vous faire un avis objectif, le voici : 

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Alors que le visuel trônant devant la Basilique ne rassure personne, on nous informe que Pôle de Santé Libéral Ambulatoire d’Alençon devrait être parementé de briques, comme nous vous le rapportions dernièrement. Cette annonce se veut source d’apaisement. Enfin, quand nous avons sous les yeux ce plan, briques ou pas briques, cela nous laisse quelque peu dubitatifs.
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Voici l’avis du président de la Société des Amis du Vieil Alençon :

Des briques, pourquoi pas ? On en trouve un peu dans le quartier pour les encadrements de baies dans certains bâtiments, mais cela reste plutôt anecdotique. Quand il y a des briques, elles sont aussi jointoyées. Les matériaux que l’on trouve dans la série des édifices proches du projet sont pour les maçonneries le granit d’Alençon et le calcaire de Montsort, pour les toits, les tuiles brun-rouge et les ardoises bleu-noir. Les murs sont couverts d’enduit à la chaux, et au pire, les moellons sont apparents noyés dans un ciment épais, gris ou noir, comme cela se pratiquait dans les années 1950-1960. Pour les constructions contemporaines, la règle semble exiger couvertures de zinc et bardages en bois.

Nous avons consulté le permis de construire. Il y est question de la réhabilitation de l’hôtel Bonet et des maisons voisines, intégrées au PSLA, ainsi que de l’extension. Ces notions de réhabilitation et d’extension doivent être éclairées par le contenu du permis de construire.

Ainsi, l’hôtel Bonet et les maisons voisines ne bénéficient d’aucune étude historique et architecturale. Ces bâtiments ne retrouveront aucun lustre. Des éléments pourraient être restituables : ils ne le seront jamais. Pas d’enduit à faux appareil, ou d’enduits aux clous qui font la spécificité de nos façades anciennes. Les murs resteront en moellons apparents et gros joints de ciment.

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Les briques dont on nous parle en ville et sur les réseaux sociaux sont l’ingrédient de l’architecte pour lier l’ancien au neuf. Ce sont des briques longues, peu épaisses, montées à joints vifs « pour rappeler » les murs de l’hôtel Bonet. Arrêt sur image : l’hôtel Bonet est en moellons et gros joints ciment. Comment de la brique à joints vifs peut rappeler du moellon et des gros joints ciment ? L’architecte parle bien de pierre sèche !

Le petit pavillon du XVIIIe siècle donnant sur le parc sera décoiffé de sa charpente et rehaussé avec ces fameuses briques. Un toit sera refait. Un projet graphique nous le montre avec une terrasse et cette bande de briques et des baies hors de proportion.

Le permis de construire présentent trois déclinaisons de briques appelées « panachage ». Ces parements, de différentes teintes, n’existeront qu’en ce lieu d’Alençon. Ce matériau n’a rien à voir avec ce que le public imagine depuis samedi. Ce ne sont pas des briques ordinaire, rouge ou rosée. Ce sont des barres jaunes, beiges, grises.

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En l’état, ce projet n’est pas acceptable.

Il aurait sa place dans le Périgord, assurément, mais à Alençon, il ne fonctionne pas. La construction de cette extension serait un précédent inquiétant pour la pérennité architecturale au cœur de notre ville. D’un autre côté, l’intervention minimaliste sur le bâti existant montre un désintérêt criant pour les architectures traditionnelles locales. La troncature du petit pavillon est pour sa part difficilement admissible, tant cet ensemble est emblématique de ces enchaînements de volumes et de cours qui font Alençon.

J.-D. Desforges,
Président de la Société des Amis du Vieil Alençon



Dans un article publié hier par le journal Ouest France, nous constatons que l’architecte confirme certains de nos doutes, en affirmant que sa construction ne GÊNERA PAS BEAUCOUP la visibilité.

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Lire l’article dans son intégralité ICI.

Nous ignorons où ce combat nous conduira, mais si au lieu de vouloir construire à tout prix pour laisser « sa marque » dans l’espace public, on réhabilitait l’existant, les polémiques n’auraient pas lieu d’être. Pourquoi ne pas avoir « inventé » un pôle santé dans ce bâtiment qui attend d’être fixé sur son avenir.

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À ce sujet, rappelons qu’Alençon bénéficie du dispositif « Action Cœur de Ville », avec les dotations qui vont avec. Ce dispositif accompagne les commune pour la redynamisation des centres anciens et oriente plutôt ses actions vers des réhabilitations du bâti ancien, plutôt que vers la prolifération des cubes de béton.

En attendant, la pétition a largement dépassé les 600 signatures et si ce n’est encore fait, merci de la signer ICI.

« Le Patrimoine ne peut pas lutter, ensemble nous pouvons. »


Crédits photographiques : photos 1-7 : Société des Amis du Vieil Alençon; photos 3-4-5 : Anthonin ZIEGLER Architecte ; photo 6 : Copie d’écran Ouest-France

L’Habitation Union, patrimoine martiniquais en cours de destruction

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Nous vous avions alertés il y a quelques jours quant à la démolition future de ce patrimoine remarquable de La Martinique. Aujourd’hui, c’est Sébastien Perrot-Minot, Docteur en archéologie précolombienne et préhistorique, qui dresse pour nous un état des lieux précis de la situation et qui confirme que cette démolition est une perte considérable pour le patrimoine de l’île. En espérant que les services de la culture réagiront à cet alarmant constat.

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Sébastien Perrot-Minnot est docteur en archéologie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Spécialisé en archéologie précolombienne et préhistorique, il a conduit des recherches en Amérique Centrale, aux États-Unis et en Martinique. Actuellement, il est archéologue au bureau d’études Éveha et chargé de cours à l’Université des Antilles. Il est également chercheur associé au laboratoire AIHP GEODE (Université des Antilles) et au Centre d’Études Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA, Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères), et membre du conseil scientifique de l’association Construire Notre Vivre-Ensemble (CNVE, Martinique). Par ailleurs, il exerce les fonctions de Consul Honoraire du Guatemala à Fort-de-France. Contact : sebastien.perrot-minnot@eveha.fr

HABUNPHOTO-PORTRAIT Photo Sébastien Perrot-Minnot
La commune de Sainte-Marie, sur la côte Nord Atlantique de la Martinique, est le théâtre d’une affaire bien triste pour tous ceux qui sont attachés au patrimoine culturel : le site de l’Habitation Union (qui n’est pas inscrit au titre des Monuments Historiques) est en train d’être détruit par un chantier de construction de logement sociaux. Pire, il n’a même pas fait l’objet d’opérations d’archéologie préventive, en raison de dysfonctionnements administratifs. Ce dossier mobilise actuellement différents acteurs du monde de la culture en Martinique, notamment le Service Régional de l’Archéologie (Direction des Affaires Culturelles), la Fondation du Patrimoine, l’association Construire Notre Vivre-Ensemble (CNVE) et l’opérateur d’archéologie Éveha. Et pour cause : l’Habitation Union est un lieu chargé d’histoire…

La côte est de la Martinique a été colonisée par les Français après l’invasion du territoire amérindien de la Capesterre, en 1658. L’Habitation Union, quant à elle, est mentionnée dans les sources historiques (du moins, celles que j’ai pu consulter jusqu’à présent) à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle apparaît sous le nom de « De Salles » sur la Carte géométrique et topographique de l'Isle Martinique de l’ingénieur du roi René Moreau du Temple (1770). De fait, elle était alors la propriété de la famille Dessalles.
HABUNPHOTO-2. Localisation de Sainte-Marie en Martinique
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Celle-ci a compté parmi ses membres plusieurs conseillers au Conseil souverain de la Martinique (une instance judiciaire et administrative), dont Pierre François Régis Dessalles, auteur des Annales du Conseil souveraine de la Martinique (1786). Le fils de ce dernier, Pierre Dessalles (1785-1857), a laissé un journal et une correspondance qui ont été édités par Henri de Frémont et Léo Elisabeth dans La Vie d'un colon à la Martinique au XIXe siècle (1980-1986), un précieux témoignage sur la société coloniale de l’époque. Ces écrits font largement référence à l’Habitation Union, sur les thèmes de la vie familiale, de l’activité économique, de la politique, des épidémies de fièvre jaune, des tensions sociales et des révoltes d’esclaves.

HABUNPHOTO-4. Carte Moreau du Temple
L’Habitation Union (ou « l’Union ») est devenue une des principales exploitations sucrières de Sainte-Marie. En 1880, elle a été acquise par l’homme d’affaires Eugène Eustache, propriétaire de l’usine du Galion. Mais la crise mondiale du sucre, qui a commencé en 1884 et duré une vingtaine d’années, a fortement affecté la vie économique et sociale dans la commune de Sainte-Marie. C’est dans ce contexte qu’a éclaté la grande grève martiniquaise de 1900, dans laquelle les ouvriers de l’Habitation Union ont pris une part importante. Cette grève a joué un rôle fondateur dans l’histoire du mouvement ouvrier en Martinique. En 1903, la propriété de l’Union a été vendue à la société anonyme de l’Usine Sainte-Marie.

HABUNPHOTO-5. Maison Habitation Union
Il est à noter que dans la mémoire collective, la tradition des courses de chevaux et de mulets de Sainte-Marie a été suscitée par des ouvriers de l’Union au début du XXème siècle.

Le patrimoine bâti qu’on peut voir sur la parcelle en cours d’aménagement de l’Habitation Union (maison de maître, cuisine, mur de clôture, mur de soutènement) semble dater essentiellement du XIXème siècle et du début du XXème siècle. D’autres constructions de l’ancienne habitation-sucrerie (possible purgerie, restes de murs, surfaces pavées) sont visibles dans les parcelles voisines. Autour de la maison de maître, Guillaume de Reynal, président de l’association CNVE, et moi avons pu observer, lors d’une visite effectuée le 27 avril dernier, un mobilier colonial varié : fragments de vaisselle et de divers récipients en céramique, faïence, tessons de bouteilles, briques, tuiles de Marseille, moellons, restes alimentaires…

Mais l’archéologie de l’Habitation Union n’est pas seulement coloniale. A la fin du XIXe siècle, un géreur de l’exploitation, Gustave Bordaz, a signalé la découverte, dans la plantation, de vestiges amérindiens en pierre (haches), en céramique et même en os. Ses trouvailles ont eu un certain retentissement. Elles ont incité l’archéologue américain Theodoor de Booy à se rendre à l’Union en 1916, alors qu’il réalisait une mission aux Petites Antilles pour le compte du Museum of the American Indian (Heye Foundation, New York) ; des artefacts précolombiens rapportés de l’Union par de Booy sont aujourd’hui conservés au National Museum of the American Indian (Smithsonian Institution, Washington).

HABUNPHOTO-6. Mobilier archéologique
Dans les années 1930- 1940, Eugène Revert, qui réalisait des travaux archéologiques en Martinique sous l’égide du Musée de l’Homme, s’est également intéressé aux vestiges amérindiens de l’Union. Ainsi, l’ancienne Habitation Union est un des premiers lieux de Martinique où des recherches ont été entreprises sur les vestiges amérindiens, et pourtant, curieusement, ce site précolombien ne figure pas sur les cartes archéologiques de l’île…

HABUNPHOTO-7. Haches précolombiennes Habitation Union
Le grand site amérindien de La Salle (dont le nom est également orthographié « Lasalle » ou encore « Lassalle ») se trouve à proximité, à l’est de la rivière de Sainte-Marie. Il a été fouillé dans les années 1930 et 1940 par le père Jean-Baptiste Delawarde, Eugène Revert, le père Robert Pinchon et le docteur Robert Rose-Rosette, et dans les années 1970 par J. P. Duprat, O. Pinel de la Taule, J. P. Aubert et Mario Mattioni. Le gisement a été reconnu sur une vingtaine d’hectares, dans le bourg de Sainte-Marie et l’Habitation La Salle ; il a livré un abondant mobilier céramique et lithique de la culture saladoïde ancienne (100 avant J.-C.-350 après J.-C.). Malheureusement, il n’a jamais fait l’objet d’une publication détaillée.

On le voit, l’Habitation Union revêt une grande importance historique, archéologique voire anthropologique. Une opération archéologique dédiée au site, toujours possible à ce stade, pourrait permettre de mieux documenter les origines et le développement de l’exploitation, certains événements décrits par Pierre Dessalles, les relations sociales et la vie quotidienne dans une habitation-sucrerie à une époque marquée par des changements profonds, mais aussi l’occupation amérindienne, dont il faudrait définir les cadres géographique, chronologique et culturel.

Bibliographie sélective

Adelaïde-Merlan, Jacques
2000 Les origines du mouvement ouvrier en Martinique, 1870-1900. Karthala. Paris.

Bérard, Benoit
2004 Les premières occupations agricoles de l’arc antillais, migration et insularité : le cas de l’occupation saladoïde ancienne de la Martinique. British Archaeological Reports, IS 1299, Paris Monographs in American Archaeology, 15. Oxford.

Bordaz, Gustave
1897 « Sainte-Marie de la Martinique ». In : Dixième Bulletin, Société d’Histoire Naturelle d’Autun, 2ème partie : 20-33. Autun.

Eadie, Émile
1997 Émile Bougenot : sucre et industrialisation à la Martinique de 1860 à nos jours. Pierre-Jacquens Couta, éditeur. Fort-de-France.

Flandrina, Martine
1986 « Sainte-Marie ». In : Histoire des communes Antilles-Guyane (Jacques Adelaïde-Merlande, coord.), vol. 5 : 255-280. Pressplay. Paris.

Flohic, Jean-Luc (coord.)
2014 Le patrimoine des communes de la Martinique. Fondation Clément / Attique éditions. Paris (3e édition).

Frémont, Henri de et Léo Elisabeth (coords.)
1980-1986 La vie d'un colon à la Martinique au XIXe siècle. Journal de Pierre Dessalles (1785-1857). 4 tomes. Courbevoie.

Harcourt, Raoul d’
1952 « Collections archéologiques martiniquaises du Musée de l’Homme ». In : Journal de la Société des Américanistes, 41 (2) : 353-382.

Mousnier, Mireille et Brigitte Caille
1990 Atlas historique du patrimoine sucrier de la Martinique (XVIIe-XXe s). L’Harmattan. Paris.

Perrot-Minnot, Sébastien
2021 Éléments sur l’histoire et l’archéologie de l’Habitation Union (Sainte-Marie, Martinique). Note remise au Service Régional de l’Archéologie de Martinique (30/04/2021). Fort-de-France.

Petitjean-Roget, Jacques
1980 Le mémorial martiniquais, tome 1 : 1502-1685. Société des Éditions du Mémorial. Nouméa.

Rennard, Joseph
1951 La Martinique. Historique des paroisses, des origines à la Séparation. Société d’Edition Savoyarde. Thonon-les-Bains.

Revert, Eugène
1949 La Martinique. Étude géographique et humaine. Nouvelles Éditions Latines. Paris.

Ursulet, Laurent
2008 « Demeure dite Habitation Union ». Notice IVR02_20039723967NUCA, base Mérimée, Ministère de la Culture (fiche créée en 2005, actualisée en 2008).

Légendes des illustrations

1. L’Habitation Union, le 27 avril 2021. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.
2. Localisation de Sainte-Marie en Martinique. Fond de carte : d-maps.com
3. Localisation du site de l’Habitation Union. Carte : geoportail.gouv.fr
4. L’Habitation « De Salles » sur la Carte géométrique et topographique de l'Isle Martinique de René Moreau du Temple (1770). Source : gallica.bnf.fr
5. La maison de maître de l’Habitation Union, le 27 avril 2021. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.
6. Mobilier archéologique ramassé sur le site de l’Habitation Union, le 27 avril 2021. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.
7. Haches précolombiennes de l’Habitation Union conservées au National Museum of the American Indian (Washington). Photo : National Museum of the American Indian / Smithsonian Institution.



Crédits photographiques : Sébastien Perrot-Minnot 

Alençon épisode II : béton, briques, et basilique

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Lors de notre précédent article, nous avions prévenu nos lecteurs que le nouveau feuilleton « Alençon » allait comporter de nombreux épisodes. Voici donc l’épisode 2, après le lancement de notre pétition pour dire « Non au Bunker Basilique Hôtel », mais également après l’intervention d’un administré de la commune qui se veut rassurant, en affirmant que le projet figurant sur la pancarte devant la Basilique n’est pas fidèle à la réalité.

Nous sommes tout de même très inquiets, car, alors que le permis vient seulement d’être affiché, nous apprenons que la première pierre de cet édifice contesté devrait être posée en grandes pompes le 10 mai prochain. Pourtant un délai de recours de deux mois est imposé à partir, non pas de la date de délivrance du permis de construire, mais bel et bien à partir du jour de l’affichage. Nous allons donc tenter d’élucider ce mystère.

En attendant, voici un état des lieux de la situation, dressé par le Président de la Société des Amis du Vieil Alençon :

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Ce 1er mai, Urgences Patrimoine et la Société des Amis du Vieil Alençon ont lancé une pétition pour demander une reconsidération du projet d’extension du Pôle de Santé Libéral Ambulatoire. C’est un franc succès : plus de 200 signataires en une journée, dont celle de Stéphane Bern, fer de lance de la défense du patrimoine.
 
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La problématique du bunker au chevet de la basilique est assez simple : il s’agit d’un apport dans un tissu urbain existant, constitué de multiples strates. L’archéologie a montré des vestiges de maisons appuyées contre la muraille de la ville, baignée par la rivière Sarthe, de la Poterne et de ses tours voisines. Lorsque l’Institution de la Providence a été vendue en 2012, la Ville et la Communauté Urbaine d’Alençon ont commencé à détruire un certain nombre d’édifices pour dégager ce vaste espace clos. Un diagnostic archéologique suivi de fouilles a validé ce qui était attendu dans le sous-sol.

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Lors de l’aménagement du nouveau parc, l’architecte paysagiste Laure Planchais a tenu compte de ces éléments du passé tout en créant de nouveaux liens avec, par exemple, la rive opposée et les rues étroites de la ville, ou la matérialisation des fortifications et de l’ancien bras de rivière avec différentes solutions. Le parc de la Providence se lit donc avec attention. On y évolue dans des éléments anciens et des éléments neufs. L’assimilation de cet espace privé à l’espace public a aussi permis d’adopter de nouveaux cônes de visibilité sur Notre-Dame, Saint-Pierre, la maison d’Ozé et tout cet environnement.

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L’œuvre de Laure Planchais a été récompensée. Dans le fascicule présentant les lauréats du Prix de l’Architecture et de l’Aménagement Normand 2018 (
téléchargeable ici), nous découvrons que l’architecte Antonin Ziegler, qui signe le projet d’extension du PSLA, est aussi présent.

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Son travail sur, ou plutôt à côté d’une maison y est décrit. La similarité entre ce projet et celui que nous discutons est flagrante. Le jury le décrit ainsi :

 "Le jury a aimé : L’extension ajoute une surprenante juxtaposition à une maison individuelle."

Il est intéressant de noter que l'appréciation comprend :

"Cette focalisation sur ce nouvel espace ainsi dévoilé crée un rapport qui tend à faire disparaître la présence de la maison existante."

Donc, le projet n'est pas conçu pour se fondre dans le paysage mais bien pour se poser, s’imposer. La relation entre le neuf est l’ancien ne se fait pas amicalement mais brutalise nos perceptions. Cette doctrine architecturale, intéressante et esthétique dans certains lieux, doit-elle valoir dans une ville qui vient d’être inscrite Site Patrimonial Remarquable ? Non. La copie est à revoir en raison simplement de cette nouvelle distinction dans un souci de cohérence.

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Aux dernières nouvelles, un administré proche du dossier a livré les informations suivantes : la vue du projet sur le panneau de présentation n’est pas la bonne, l’angle de vue non plus. Les parements seront en briques. Ce document a pourtant servi de base à la décision de la commission d’urbanisme de la CUA. Nous demandons donc à voir le vrai projet avec plusieurs points de vue, voire une vue 3D et avec le traitement définitif. On ne saurait être convaincu par un projet, et l’adopter, avec des documents non contractuels.
 
J.-D. Desforges,
Président de la Société des Amis du Vieil Alençon

Signer la pétition ICI.

Lire notre précédent article sur le sujet ICI.



Crédits photographiques : Société des Amis du Vieil Alençon